Projet d'un monument au bourgmestre Jean de Locquenghien - Gilles-Lambert Godecharle

Projet d'un monument au bourgmestre Jean de Locquenghien

Gilles-Lambert GODECHARLE
(Bruxelles 1750 - id. 1835)

Terre cuite
H. 0,28 m ; L. 0,13 m ; P. 0,115 m
Signée et datée sur l’arrière de la colonne tronquée : Godecharle / in f / 1815

Date : 1815

Provenance : Florimont, collection Hankar
Bruxelles, collection M. Daems
Paris, collection particulière

Exposition : Bruxelles, 1930, Exposition d’œuvres choisies d’artistes belges du XVIIIe siècle, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, no. 77.

Bibliographie : Marguerite Devigne, Laurent Delvaux et ses élèves. De la parenté d’inspiration des artistes flamands du XVIIe et du XVIIIe siècle, Bruxelles, 1928, p. 111.

Le sujet du concours de Sculpture du Salon de Bruxelles de 1815

Un peu partout dans l’Europe libérée de la domination napoléonienne, des élans patriotiques se manifestèrent. Dans le Journal de la Belgique du 14 décembre 1814, on lit : « De Bruxelles, 10 décembre. Les Belges ainsi que les autres peuples, se plaisent à honorer les grands hommes que leur sol a vu naître ; ils les citent et les exaltent avec orgueil : c’est ce sentiment qui a produit à la bibliothèque de cette ville les bustes d’André Vesal, de Van Helmont, de Juste Lipse, de Miraeus, de François Duquesnoy, de Philippe de Champaigne et de Van der Meulen ; ces bustes, exécutés par MM. Godecharle et Caloigne, y ont été présentés par M. Van Hulthem, bibliothécaire, dont le zèle éclairé pour les sciences et les arts est au-dessus de tout éloge. M. Charles Malaise y a également présenté le buste, exécuté par lui, du savant bibliographe La Serna-Santander, aux soins duquel nous devons l’immense et précieuse collection de livres qui composent la même bibliothèque. », et le chroniqueur de poursuivre, « C’est le même sentiment qui a porté la commission des Beaux-Arts de Bruxelles à proposer pour le concours de 1815 la statue du sieur Jean de Locquenghien, à qui nous devons le beau canal commencé en 1550, et conséquemment toutes les facilités de notre commerce avec les nations éloignées. Le portrait de cet homme célèbre n’étant connu que de ses descendans, qui ont été invités à le déposer pour quelque temps au musée de Bruxelles, où il se trouve aujourd’hui. Nous sommes donc fondés à croire que les élèves, qui se disposent à entrer en lice pour le prix de sculpture, saisiront avec empressement l’occasion qui leur est offerte de présenter dans leur composition les véritables traits de cet illustre magistrat. M. Bosschaert, conservateur du musée, se fera un plaisir de leur donner toutes les facilités nécessaires à cette étude ». Le catalogue du Salon de Bruxelles de 1815 nous fournit des données complémentaires sur le concours. La statue devait avoir une hauteur de 66 cm, être modelée en terre cuite ou jetée en plâtre, présenter un bas-relief et, est-il précisé encore, « On laisse au génie de l’artiste, la pose, l’action et l’expression à donner à cette statue, ainsi que le sujet du bas relief qui en sera un des accessoires et qui aura trait à la construction du canal ». Le prix était une médaille et 300 florins de Brabant de gratification (p. 27).

Quelle est cette personnalité qui dès la chute de Napoléon cristallisa la fibre nationale de l’élite bruxellois ? Jean de Locquenghien, seigneur de Melsbroeck, naquit le 27 janvier 1517 ou 1518. Membre du lignage de Sleeus, il joua un rôle politique de premier plan à Bruxelles. Conseiller municipal de 1547 à 1548, bourgmestre en 1549, 1550 et 1553, trésorier de 1551 à 1552, il devient amman de l’ammanie de Bruxelles en 1554, fonction qu’il garda jusqu’à sa mort, à Pamele, près d’Audenarde, le 1er avril 1573 ou 1574. Désireux de désenclaver économiquement la capitale des Pays-Bas espagnols, il ne cessa de défendre le projet de creusement d’un canal qui relirait directement Bruxelles à la mer, via le Rupel et l’Escaut. Avec une opiniâtreté sans pareil, il réussit à convaincre les autorités espagnoles du bien-fondé de ce canal et tient tête à l’opposition récurrente de la ville de Malines. Finalement, le 11 juin 1550, après des années de tergiversations et l’autorisation enfin accordée par la couronne, il donna le premier coup de pelle de la construction du canal maritime. Onze ans plus tard, les travaux de creusement que dirigea l’architecte George Rinaldi étaient achevés, ce qui donna lieu à des fêtes somptueuses. Grâce au canal, la ville de Bruxelles connut longtemps une belle prospérité. C’est donc à cette figure historique emblématique de la splendeur passée de la capitale que la nouvelle classe bourgeoise rendait hommage en le proposant comme sujet du premier concours de sculpture de la toute jeune et prometteuse Société royale pour l’Encouragement des beaux-arts de Bruxelles.

Deux artistes prirent part au concours. D’une part, l’un des frères Grootaers de Malines qui proposa un bas-relief avec plusieurs figures (cat. 16) et, d’autre part, Charles Malaise (Bruxelles 1775-1836), un élève de Godecharle. La palme revient à ce dernier. Sa statue primée (Ht. 82 cm, H 74 cm) a malheureusement disparue. Offerte par l’artiste à la Société royale pour l’Encouragement des beaux-arts, elle entra dans les collections du Musée des Beaux-Arts en 1830 et fut inscrit dans l’inventaire sous le n°556. Mise en dépôt au Palais de Justice à une date inconnue, elle disparut sans que l’on en ait une photographie. Il nous reste la maigre description des bas-reliefs du socle dans le catalogue du Salon de 1815 : « Statue de Jean De Locquenghien ; le bas relief placé sur le socle offre la ville de Bruxelles, représentée sous les traits de Cybelle, femme de Saturne ; elle déroule le plan de ce beau canal qui contribue si essentiellement à son commerce, et le fleuve, ami du canal, le présente à Minerve qui l’examine, l’approuve et y applaudit ; l’hôtel de ville, des bâtimens marchands et autres accessoires, forment une autre face du relief, les armes de Brabant et celles de Bruxelles sont présentées sur les faces opposées du socle » (p. 33).


L’esquisse de Godecharle

Rompu au répertoire allégorique, Godecharle a représenté le bourgmestre debout, légèrement appuyé sur une colonne tronquée. Jean de Locquenghien tient d’une main son chapeau à panache et de l’autre une carte sur laquelle est gravée le cour sinueux d’une rivière. Á ses pieds, parmi les roseaux, un petit enfant nu chevauche une jarre d’où s’écoule un filet d’eau. Il symbolise le bénéfice salutaire que le canal assura à Bruxelles. Au revers de la statuette, divers attributs renvoient au commerce maritime et aux richesses que procurent à la ville le percement du canal. On y découvre une ancre, un timon, un cordage enroulé, des ballots. Le socle sur lequel repose la colonne tronquée est décoré de deux panneaux historiés rapidement esquissés. Sur l’un, on distingue l’archange saint Michel, patron de la ville de Bruxelles ; sur l’autre, il se peut que la scène représente Danaé recevant une pluie d’or, symbole de la terre souffrant de sécheresse sur laquelle une pluie fertilisante descend du ciel, image de la fortune que le rétablissement du commerce ne manqua pas d'apporter à la ville grâce au canal. Enfin, gravées également sur le socle, les lettres SPQB de Senatus Populusque Bruxellanus, venant rappeler que le bourgmestre est le représentant du peuple bruxellois.
Quelles sont les raisons qui ont conduit Godecharle à réaliser cette statuette dans le contexte de l’époque? Il faut savoir que la Commission de la Société royale pour l’Encouragement des beaux-arts de Bruxelles a proposé les sujets des concours de peinture, sculpture et d’architecture « après avoir examiné les projets qui lui ont été adressées par les principaux Artistes de Bruxelles. » (cat. 1815, p. 25). Godecharle, malgré son grand âge, a alors et toujours la haute main sur les destinées de la sculpture bruxelloise. L’artiste est de toutes les commissions et son implication dans la décision du choix de Jean de Locquenghien ne fait pas de doute. A-t-il voulu se mesurer indirectement aux candidats et s’essayer à un sujet qui le passionnait ? Visait-il une commande de statue monumentale que les édiles communaux avaient envisagée dans un empressement patriotique collectif ? S’agit-il d’une commande d’un amateur animé d’un même zèle? Cette création concourait-elle enfin à faire oublier de la part du sculpteur sa collaboration enthousiaste, diligente et notoirement connue avec les autorités françaises, notamment la réalisation de sculptures monumentales flatteuses pour honorer la visite de Napoléon de 1810 ? On ne sait.


La place de cette œuvre dans l’histoire de la sculpture des Pays-Bas

Cette statuette peut-être considérée, sinon le premier, tout au moins l’un des premiers exemples en Belgique de la statuaire historiciste, genre appelé à connaître un développement extraordinaire dans un pays qui accède à l’Indépendance en 1830 et qui se devait d’exalter l’âme patriotique en glorifiant les hauts faits de personnages qui par leurs actions ou créations dans les domaines littéraire, diplomatique, militaire, scientifique et artistique témoignent du génie propre à la nation belge. Tout au long du 19e siècle, le pays connut une intense ‘statuomanie’ qui n’a rien à envier aux grands nations que l’entourent. Cette œuvre de Godecharle a le charme du premier historicisme encore pleinement marqué par l’esprit du 18e siècle dans l’élégance du maintien héroïque du personnage, les proportions sveltes de son corps, l’éclectisme du costume, la profusion des attributs et la délicatesse du modelage. L’habillement est en effet un mélange pittoresque de pièces de vêtements du 17e siècle et du 18e siècle (les bas et les chaussures), alors que Locquenghien a vécu au 16e siècle. Un même accoutrement ‘troubadour’ se remarque dans une terre cuite antérieure de l’artiste, Minerve protégeant les enfants de la Maison de Nassau (1796, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique). De fait, jusqu’à la fin de sa longue carrière en 1835, Godecharle resta un artiste du Siècle des Lumières.

Si l’on compare cette statuette de Godecharle avec la statue en pierre de Locquenghien que le sculpteur François De Vriendt réalise soixante-dix ans plus tard pour l’une des niches de la façade de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, on mesure la distance qui sépare les deux représentations. Sous le ciseau de De Vriendt, Locquenghien est un noble patricien de la Renaissance, portant la culotte bouffante sur des bas, les mocassins à boucle, le juste à corps serré à la taille, le manteau aux manches amples, et la large fraise caractéristiques. Entre les deux représentations, la critique historique s’est imposée comme une science, clef du savoir et de la mémoire collective. Il est vrai que la période troublée des Guerres de Religions a été particulièrement étudiée tout au long du siècle comme l’un des ferments de la jeune nation belge. Aux travaux des historiens s’ajouta dans tout le pays l’érection de statues à l’effigie des grands hommes du passé, et c’est au Sablon, en plein cœur de Bruxelles qu’on décida, en 1882, d’élever un véritable panthéon patriotique à la gloire des principales figures qui ont marqué le siècle de Charles-Quint. Entourant le groupe des comtes d’Egmond et Hornes, les martyrs de la cause nationale, dix statues monumentales se dressent dans des niches de verdure. Aux cotés de Guillaume le Taciturne, de l’architecte Louis van Bodeghem, du noble gueux Henri de Brederode, du sculpteur Corneille Floris, du botaniste Rombaud Dodonée, du cartographe Gérard Mercator, du peintre Bernard van Orley, du géographe Abraham Ortelius et de l’écrivain et diplomate Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, on retrouve Jean de Locquenghien. Ainsi, il revient à Godecharle de nous avoir laissé la plus ancienne représentation connue d’une des figures majeures de l’histoire de Belgique et d’avoir réussi à exprimer tout à la fois, et dans le langage artistique de son temps, l’action politique, la rigueur morale et la dimension historique du personnage.


Qualité et rareté de cette statuette

Modelée dans la grande tradition de la sculpture du XVIIIème siècle, cette esquisse est un parfait exemple du talent de Gilles-Lambert Godecharle, passé maître dans le travail de la terre cuite. Il s’agit également d’une rareté puisque l’essentiel des modelli et maquettes de l’artiste sont conservés aux Musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles, lesquels ont hérité du fonds d’atelier de l’artiste après décès. Sa réapparition sur le marché de l’art est donc un évènement exceptionnel. Mentionnons l’acquisition en 1998 par le Metropolitan Museum du modello de la Victoire du château de Laeken et en 2001 par le Musée du Louvre du Pan poursuivant Syrinx, modèle du groupe en pierre naguère dans les jardins du château de Wespelaere.

Nous remercions Monsieur Alain Jacobs pour la rédaction de cette notice.

Mentions légales
Andlauer Hof | Münsterplatz 17 | 4051 Basel | Suisse | Tél +41 61 681 35 35 | Fax +41 61 681 75 70