Lapin mort avec poire à poudre et gibecière - Jean-Siméon Chardin

Lapin mort avec poire à poudre et gibecière

Jean-Siméon CHARDIN
(Paris 1699 - id. 1779)

Huile sur toile
H. 0,72 m ; L. 0,56 m

Date : vers 1730

Provenance : Très probablement vente du peintre Jean-François de Troy (1679-1752), Paris, le 9 avril 1764, n°139 (Wildenstein, 1933, n° 720; id., 1963-1969, n°35) : « un lapin, une gipsicière (sic) et une boite à poudre... 26 pouces 6 lignes de haut sur 20 pouces 6 lignes de large » (H. 0,72 m ; L. 0,56 m)

Œuvres en rapport : Notre tableau fait partie d’une série de natures mortes aux lièvres et lapins de garenne peinte par Chardin autour de 1730. Sa composition est très proche d’un Lièvre mort avec grive et alouette, huile sur toile, H. 0,73 m ; L. 0,60 m, provenant de la collection Eudoxe Marcille (1814-1890), aujourd’hui dans une collection privée parisienne (voir ill.4).

Sans avoir suivi l'enseignement de l'Académie royale de peinture et de sculpture, Chardin y est agréé et reçu en septembre 1728 en qualité de peintre « dans le talent des animaux et des fruits ». Quelques mois auparavant, sa participation à l'Exposition de la Jeunesse, place Dauphine, où il présente une dizaine de tableaux dont la Raie et le Buffet, a été fort remarquée et plaidera sa cause auprès de l'institution royale. Il s’intéresse aussi à la peinture de genre flamande et hollandaise du XVIIe siècle à laquelle il doit son goût pour la poésie des petits épisodes quotidiens. La proximité de la peinture de l’artiste avec la peinture hollandaise est telle que le catalogue du Salon de 1746 mentionne une répétition par Chardin de son Bénédicité, avec une addition, « pour faire pendant à un Teniers, placé dans le Cabinet de M*** » . (Marianne Roland-Michel, Chardin, Paris, 1994, p. 230 ; Pierre Rosenberg et Florence Bruyant, cat. exp. Chardin, Paris, Düsseldorf, Londres, New York, 1999-2000, p. 94.)
Les œuvres que Chardin expose place Dauphine dans les années 1730 étaient couramment décrites « dans le goût de Téniers ». De même, dans les natures mortes il poursuivra la tradition établie par les nordiques.
Des compositions de cette période sur le thème du gibier mort sont conservées dans les plus importants musées (Paris, musée du Louvre et musée de la Chasse et de la Nature ; Philadelphie, Philadelphia Museum of Art ; New-York, The Metropolitan Museum of Art ; Detroit, the Detroit Institute of Art ; Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle ; Dublin, National Gallery of Ireland ; plusieurs collections privées à Paris et à l'étranger).

L'origine du motif et sa source d'inspiration ont été maintes fois relatés par Mariette et Cochin, premiers biographes de l'artiste. Mariette rattache la « conversion » de Chardin à la nature morte à un événement précis : « On lui avait fait présent d'un lièvre : il se hasarda de le peindre. Des amis, à qui il avait montré ce premier fruit de son pinceau, en conçurent le plus favorable augure et l'encouragèrent de leur mieux. » Cochin à son tour relate : « Voilà, se disait-il à lui-même, un objet qu'il est question de rendre. Pour n'être occupé que de le rendre vrai, il faut que j'oublie tout ce que j'ai vu et même jusqu'à la manière dont ces objets ont été traités par d'autres. (...) Je dois m'occuper surtout d'en bien imiter et avec la plus grande vérité les masses générales, ces tons de la couleur, la rondeur, les effets de la lumière et des ombres. »
Par « oublier tout ce que j'ai vu », Chardin entendait oublier les artistes flamands et hollandais dont il avait apprécié les natures mortes de chasse dans les grandes collections parisiennes. Riches en tableaux nordiques, certaines collections, comme celles de Crozat de Thiers, de la Roque et du comte de Vence, contenaient également des œuvres de Chardin.

La série s'ouvre avec Deux lapins morts avec gibecière, poire à poudre et orange (H. 0,92 m ; L. 0,74 m, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle) ill.1, daté 1728, acquis en 1759 par la Margravine de Bade qui souhaitait réunir d'importants tableaux français contemporains.

La chronologie des œuvres antérieures à 1730 est difficile à établir, car si Chardin signe parfois ses œuvres, il ne les date que très rarement. Cependant l'année 1728, avec l'Exposition dite de la Jeunesse, constitue sa première participation documentée à une exposition publique.

Notre tableau a été présenté à côté de celui, d'une composition différente, conservé au musée de Chasse et de la Nature (ill.3) et la juxtaposition des œuvres dans la salle du musée laisse à penser que le nôtre serait antérieur. En effet, la conception picturale de notre tableau comme son écriture, la touche, le traitement de la lumière et la matière montrent une belle spontanéité.
Pierre Rosenberg souligne que la méthode de travail de Chardin pour ces œuvres excluait le dessin : « (…) le dessin n'a pas sa place dans cette nouvelle approche de la peinture. Chardin, on le sent, hésite encore beaucoup : on distingue à l’œil nu d'importantes modifications dans la position de la tête et des pattes du lapin. » (Pierre Rosenberg écrit ceci à propos de Deux lapins morts, une gibecière et une poire à poudre H. 0,73 m ; L. 0,60 m, Paris, coll. privée, voir cat. exp. Chardin, Paris, Düsseldorf, Londres, New-York, 1999-2000, p. 116.) De semblables repentirs apparaissent dans notre tableau et attestent la précocité de notre œuvre au sein de cette série consacrée au gibier. Toutes se distinguent par une grande liberté de facture, une touche vigoureuse et franche, une mise en page étudiée mais qui reprend les mêmes schémas.

Peint dans une harmonie de blancs salis, de gris, de crème et de beiges rehaussés de discrètes touches de roses et de bleues, notre tableau présente également ces fonds si caractéristiques des « retours de chasse », un espace neutre et indéfini d'un fond de pierre, murs de cuisine ou de resserre, peints en un frottis brun, chaud et vibrant par touches vigoureuses. La modestie du sujet, la trivialité et l'humilité d'un animal rustique présenté sans beaucoup de recul dans un espace clos qu'il occupe entièrement, incite à la méditation. Quoi de plus humble en effet qu'un lapin mort, au pelage ébouriffé d'où sont tombés quelques brins de paille, motif familier à ces compositions de Chardin, suspendu par les pattes arrière à un clou fixé au mur ? Le chasseur l'a accroché avec sa poire à poudre et la gibecière dans laquelle il l'a rapporté.

Une version très proche de la nôtre complétée de deux oiseaux, une grive et une alouette, (huile sur toile, H. 0,73 m ; L. 0,60 m, Paris, collection particulière) a appartenu à la prestigieuse collection Eudoxe Marcille au XIXe siècle.
Dans ces deux tableaux, on retrouve le traitement du second plan de la toile avec un fond de pierre, la composition, d'une magistrale simplicité, y est parfaitement maîtrisée et conforte une date proche de 1730. De toute la série des tableaux à sujet de lièvres ou lapins de garenne morts, ce sont en effet les deux seuls à offrir une semblable disposition du motif principal

Les natures mortes de Chardin contiennent une note d'émotion retenue très personnelle, et son art se démarque en effet de celui de la plupart de ses contemporains. A l’opulence dépensière il préférait la simplicité d’une vie intimiste. Pierre Rosenberg l’exprime ainsi : « il se voulut de son siècle auquel il échappa » (Pierre Rosenberg, cat. exp. Chardin, Paris, Düsseldorf, Londres, New-York, 1999-2000, p. 27.)

Notre tableau est très probablement celui ayant appartenu au peintre Jean-François de Troy (voir provenance), d’un sujet identique, un lapin, une gibecière et une boite à poudre, et de dimensions très proches. Ceci atteste le prestige dont jouissaient les œuvres de Chardin auprès de ses grands confrères.

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